Histoire des guêpes par Mr De Réaumur

dans Histoire de l'Académie Royale des Sciences - Année 1719 tome 2, p.230. BN [R.14788

Papier de guêpe cartonnière

Zoom loupe

"Communément la figure externe du guêpier approche de celle d'une boule (...) J'ai dit que cette enveloppe est de papier; je ne connois point de matière à qui elle ressemble davantage, quoiqu'elle diffère un peu du nôtre; sa couleur dominante est un gris cendré, mais de diverses nuances. (...)

Ce qu'on peut de plus observer dans ces (boulettes de papier trouvées sur les pattes des guêpes) c'est qu'elles ne sont qu'un amas de filamens (...). Elles les enduisent quelque fois d'une espèce de vernis (...) Ce vernis est peut-être la colle qui lie ensemble les filets dont leur papier est composé.

Mais toutes les guêpes du Royaume ne font rien d'aussi singulier qu'une espèce de guêpe du Canada dont le guêpier est au Cabinet du Jardin du Roi et m'a été communiqué par Mr Vaillant. Au premier coup d'oeil et même après s'être arrêté quelque temps à en examiner la surface, on le prendroit pour un ouvrage de main d'homme. Son enveloppe ressemble si fort à nos cartons que ce n'est pas assez de dire qu'elle y ressemble. On ne trouve aucune différence entre ce carton et le nôtre. (...)

Jusqu'ici nous nous sommes contentés de comparer les ouvrages des guêpes à nos différentes espèces de papier et de cartons, mais nous n'avons pas encore expliqué quelles sont les matières dont elles les composent, ni où, ni comment elles ramassent ces matières. Il n'est rien dans l'histoire des insectes qui n'ait été caché plus long-temps. (...) J'avois eu beau observer les guêpes dans toutes les circonstances (...) je n'avois pu réussir à les surprendre pendant qu'elles s'en chargeoient. (...) Une mère guêpe, de la classe des souterraines, vint m'instruire de ce que j'avois cherché tant de fois inutilement. Elle se posa près de moi sur le chassis de ma fenêtre, qui étoit ouverte (...). Pendant que le reste de son corps étoit tranquille, je remarquai divers mouvements de sa tête. Ma première idée fut que la guêpe détachoit du chassis de quoi bâtir, et cette idée se trouva vraie. Je l'observai avec attention, je vis qu'elle sembloit ronger le bois, que ses 2 serres (ou dents mobiles) (...) coupoient des morceaux de bois très fins. La guêpe n'avaloit point ce qu'elle avoit ainsi détaché, elle ajoutoit à une petite masse de pareille matière qu'elle avoit déjà ramassée entre les jambes. (...)

Outre que j'avois appris en observant la guêpe, que c'étoit en cela que consistoit sa principale adresse, je m'en suis encore assuré en détachant moi-même des fibres du bois avec un ganif. Je frottois d'abord ce bois légèrement avec la lame du ganif pour écarter les fibres les unes des autres, et je le frottois ensuite plus fort avec la même lame pour les détacher. J'ai ramassé de la sorte des filamens, je les ai comparés avec ceux dont la guêpe avoit fait amas et je n'ai remarqué aucune différence entre les uns et les autres. (...)

Il est à remarquer qu'elles ne s'attaquent qu'au bois vieux, sec et qui a été pendant long-temps aux injures de l'air. (...) Les unes et les autres (guêpes) nous apprennent qu'on peut faire du papier des fibres des plantes sans les avoir fait passer par du linge et des chiffons; elles semblent nous inviter à essayer si nous ne pourrions pas parvenir à faire de beau et bon papier en employant immédiatement certains bois. C'est une recherche qui n'est nullement à négliger (...) Ces chiffons, dont on compose notre papier, ne sont pas une matière dont on fasse communément grand cas, les maîtres des papeteries ne savent pourtant que trop que c'est une matière qui devient rare. La consommation de papier augmente tous les jours, pendant que celle du linge reste à peu près la même. Les étrangers savent d'ailleurs nous enlever ces mauvais haillons pour leurs papeteries. (...) Les recherches d'histoire naturelle, même celles qui ne semblent être que de pure et vaine curiosité, peuvent avoir des utilités très-réelles (...)."

Château de Réaumur près de Couterne

"Écrire est une façon de parler sans être interrompu." (CAVANNA)