Le papier : histoire et recyclage

(NDLR : Texte écrit en 1998, l'intérêt pour le papier recyclé a progressé depuis.)

Le papier, sous la forme que nous lui connaissons aujourd'hui date de la fin du XIXe siècle : il s'agit du "papier-bois", c'est-à-dire du papier fait avec la cellulose contenue dans le bois des troncs d'arbres. Ceci n'est qu'une forme toute récente de papier. "Papier" est un mot ancien dont la signification a beaucoup changé. à l'époque de l'invention du papier-bois, la matière première était considérée comme inépuisable. L'idée de recycler le papier-bois s'est surtout développée depuis les années 1970.

Histoire du papier

Histoire du papier

Le papier, ce fut d'abord le papyrus. On écrivait sur les feuilles (au sens botanique du terme) d'une plante appelée Papyrus et qui croissait en Égypte. En Grec "feuille" se dit Khartès et a donné "charte", "carte" et "carton".

Le deuxième support de l'écriture fut le parchemin, avec sa variante plus noble, le vélin. Il ne s'agit pas ici de papier, puisque ce support de l'écriture est d'origine animale : des peaux de mouton ou mieux de veau mort-né. Tant que la littérature a utilisé le parchemin elle resta forcément élitiste, puisque limitée par l'élevage des moutons et des veaux. Il faut penser qu'il fallait parfois quelques centaines de moutons pour faire un livre. Cette technique a été utilisée en Europe jusqu'au XIVe siècle.

papier de chiffe

Le troisième support de l'écriture fut le papier-chiffon. C'est un papier, au sens où il est fait de fibres végétales. Déjà les Chinois, au IIe siècle après J.-C. eurent l'idée de faire du papier avec des fibres végétales broyées (chanvre, lin, chiffons, filets de pêche). Cette technique a mis 13 siècles pour arriver en Europe, via des prisonniers chinois trop bavards... Le broyage nécessitait des moulins et du linge usagé. Parmi les premiers moulins en Europe il faut citer Richard de Bas dans le Massif Central vers 1350, qui utilisait les vieux vêtements. Dans l'échantillon ci-contre les chiffes ont été mélangées avec des pétales. Il s'agit ici de "récupération" qu'il faut distinguer du "recyclage". Dans le premier cas il y a changement dans l'utilisation du matériau (du vêtement au papier). Le recyclage, lui, consiste en un fonctionnement, au moins partiel, en circuit fermé, où les matériaux usagés sont, après traitement, réemployés pour le même usage. Ainsi peut-il en être du verre, des huiles de vidange... Ainsi en était-il des parchemins qui pouvaient resservir plusieurs fois par simple grattage, il s'agissait des palimpsestes.

Dans le cas de la récupération, le second usage est forcément limité par le premier. Comme l'écrivait Réaumur au XVIIIe siècle, même si les Français "aiment assès généralement la propreté et changent souvent de linge (...) la quantité de vieux linge n'y doit pas aller en augmentant au lieu que la consommation de papier semble devenir plus grande de jour en jour".

Ce savant est l'inventeur de notre papier-bois, le quatrième support de l'écriture. Il en eut l'idée en observant des frelons triturant le bois de sa fenêtre pour fabriquer le papier de leur nid. L'idée était née : faire du papier avec du bois broyé comme font les frelons. C'était vers 1720. Il fallut attendre plus d'un siècle pour voir se développer la production industrielle du papier-bois.

Jusqu'à la fin du XIXe siècle, le papier était confectionné feuille à feuille, c'est le "papier à la cuve" qui demandait beaucoup de manipulation. Un ingénieur, Louis Robert, inventa une machine à fabriquer du papier en continu, on dit aussi "papier sans fin".

Invention de Robert

Pour que le papier-bois remplace le papier-chiffon il a fallu 1) une condition entomologique et bionique : l'observation des frelons et l'idée de les imiter (Réaumur), 2) une crise économique : un problème de ressource , 3) une condition sociale : la demande de consommation (démocratisation de l'éducation, de la culture), 4) une condition technique : la possibilité d'accélération de la production (la machine de Robert), et enfin, 5) une condition scientifique : la connaissance de la nature chimique du bois, du chanvre, du lin... c'est-à-dire la cellulose . Comprendre un objet, c'est prendre ensemble une composante scientifique et technique, une composante économique et sociale et aussi une composante psychologique et commerciale.

Le recyclage du papier-bois :

Logo recyclage

Depuis l'invention de Louis Robert, la fabrication du papier n'a plus de limitations techniques. Il nous reste, maintenant, à considérer une éventuelle limitation en matière première.

Les tracts de la Révolution de 1789 furent faits sur du papier-chiffon qui vint à manquer. La pénurie de papier obligea les pouvoirs publics à interdire l'exportation de chiffons et à recycler le papier. "Cette notion de papier refondu, ou recyclé comme on dirait aujourd'hui, n'est pas nouvelle (...) les chinois la pratiquaient au Xe siècle. Cette idée, reprise en 1794 est le fait de la citoyenne Simon qui a découvert le moyen de décomposer le papier écrit ou imprimé et d'en composer un nouveau". (...) Le commissaire Tissot déclare l'insouciance d'un grand nombre d'administrations de district qui n'ont pas déployé, dans cette occasion le zèle et l'énergie que commandent les besoins de la patrie. (...) Le gouvernement révolutionnaire décide alors de prendre des mesures urgentes (...) : tous les citoyens sont invités à porter, dans un lieu désigné par chaque commune, la plus grande partie de vieux linges, vieux draps, pattes et rognures de parchemin qu'ils pourront rassembler."1

Cette tentative de recyclage du papier-chiffon fut prise de court par la nouvelle technologie du papier-bois.

Quand on demande à l'homme de la rue "avec quelle sorte de bois fait-on du papier ?" En général il répond avec des pins, ou avec des peupliers... En vérité, toutes les espèces peuvent servir à faire du papier.

Mais, le papetier ne demande pas pour autant n'importe quoi ?

La première exigence est que le bois soit frais : on ne peut pas faire du papier avec du bois mort, car celui-ci ne se réhumidifie pas suffisamment lors de la confection de la pâte. Dommage, on aurait pu faire du papier avec des palettes !

La deuxième exigence est l'utilisation de rondins de bois d'un certain diamètre : le papetier n'achète pas de grands fûts qui coûteraient trop cher et qui servent plutôt de bois d'oeuvre. Il prend de jeunes arbres issus des coupes d'éclaircies. La sylviculture habituelle nécessite ces coupes d'éclaircies qui permettent une meilleure croissance des arbres maintenus en place. Le sylviculteur nous apprend qu'une superficie donnée de forêt contient un volume ligneux constant quel que soit le nombre des arbres. Pour avoir de beaux fûts, il en diminue donc le nombre.

Quand les écologistes précurseurs, des années 70, ont dit "une édition de France-Soir, c'est tant d'hectares de forêts en moins", ils ont occasionné une fausse interprétation : celle de la coupe à blanc destinée à la papeterie. L'écologie a souffert de ces excès de jeunesse engendrés par l'enthousiasme. On pourrait citer aussi cette autre idée que l'Amazonie serait le poumon de la planète.

Le forestier d'aujourd'hui, malgré tout, sensible à la vague verte de l'opinion, se défend de faire des coupes à blanc pour le papier, mais annonce fièrement le rôle de l'industrie papetière dans la bonne gestion des forêts : "Sans le papier, nous disent-ils, nous n'aurions pas de débouchés pour nos coupes d'éclaircies. Non rentables, par manque de demande, ces coupes d'éclaircies ne seraient pas faites. En conséquence la forêt serait mal entretenue." C'est pourquoi les forestiers, comme ceux qui participent à "l'Opération À l'École de la Forêt"2, sont très réservés sur l'intérêt du papier recyclé.

Face à ces arguments, l'écologiste répond que la consommation de papier par habitant, depuis qu'il est fait avec du bois, a été décuplée et les forestiers voudraient qu'elle augmente encore. En fait, il faut bien comprendre que le manque de débouchés pour les coupes d'éclaircies sont dues à la diminution du chauffage au bois.

Une toute autre logique consiste à dire que si les besoins en papier diminuaient, grâce au recyclage, les forêts seraient moins rationalisées, plus sauvages et plus naturelles et que, de plus, cette non exploitation rêvée par l'écologiste favoriserait la "biodiversité". En effet le bois soustrait à l'écosystème forestier ne profite pas à toute la faune xylophage (mangeuse de bois) ou phyllophage (mangeuse de feuilles) et celle-ci, ainsi diminuée, ne profite pas aux animaux carnivores. La forêt exploitée serait moins diversifiée que la forêt abandonnée. Si cette proposition était vraie elle remettrait en cause l'argument des sylviculteurs, mais la réalité est sûrement plus complexe.

Le forestier a encore un autre argument de poids, en ces temps d'effet de serre et d'augmentation du taux de dioxyde de carbone : c'est le rôle de la sylviculture dans la production d'oxygène atmosphérique. Plus la forêt est productive (exportatrice de bois), plus elle dégage de l'oxygène : c'est la photosynthèse. Inversement une forêt non exploitée (c'est-à-dire vierge) présente un bilan oxygène nul, puisque la croissance des arbres est compensée par leur dégradation par toute la faune et la flore (les moisissures, les insectes xylophages...). Ces êtres vivants consomment l'oxygène que les arbres avaient produit. Si on veut améliorer l'atmosphère, il est préférable d'exploiter la forêt. Ce serait vrai, quoi que, encore une fois la réalité soit plus complexe : car l'augmentation de CO2 (dans certaines limites toutefois), améliore, en principe, le rendement de la photosynthèse ; laquelle photosynthèse diminue le taux de CO2.

Nous voyons donc deux façons contradictoires de traiter la forêt qui ont des avantages différents : l'abandonner favoriserait la diversité du vivant ; l'exploiter favoriserait la baisse atmosphérique du taux de CO2.

Généralement, les contradicteurs en restent là. Mais un élément est presque toujours oublié, c'est le devenir des productions forestières. Si le bois que la forêt a produit est brûlé après utilisation, les effets bénéfiques pour l'atmosphère sont annulés. On comprend aisément que les arbres destinés au chauffage reprennent lors de leur combustion tout l'oxygène qu'ils avaient produit. Par contre si le bois sert à faire des poutres pluricentenaires, le carbone s'y trouve stocké d'autant plus longtemps. Mais un jour, tout de même, ces poutres finiront bien par brûler ou pourrir ou par être mangées par quelques termites et leur carbone retournera donc dans l'atmosphère.