raison-vivre

La perversion du chiffre

Scientificité

Le chiffre a fait progresser la science. Ainsi, c'est en pesant que Lavoisier a compris le phénomène de combustion. Cependant, la présence des chiffres n'est en rien une assurance de scientificité. Les politiciens, pour nous convaincre, nous inondent de chiffres. Parfois même les opposants politiques nous annoncent des chiffres contradictoires qui de toute façon sont difficilement vérifiables. Les mathématiciens vous diront qu'il y a plusieurs façons de faire des moyennes et que les résultats diffèrent selon la méthode choisie. Bien sûr chacun choisit sa bonne manière. Il se trouve alors que tout le monde a raison, avec des chiffres différents et donc des conclusions différentes.

Être ou avoir

Le milieu familial est le lieu où nous recherchons une qualité de vie : relations humaines, confort, bien être, culture… Il en est tout autre dans le milieu professionnel. La raison d'être du professionnel est de faire du chiffre : Le policier compte ses contraventions, le grutier de la fourrière compte ses enlèvements, la radar automatique compte ses flashs, le webmaster compte ses connexions, le vendeur compte ses ventes, le pdg quantifie la productivité du personnel, le professeur est jugé au pourcentage des reçus, les ministres cherchent à augmenter le PIB et la croissance, le mannequin monte sur sa balance, le TGV calcule sa vitesse de pointe, l'élève calcule sa moyenne…
Quelle est la traditionnelle question des parents à leurs enfants lors du retour de l'école ? Je vois que vous avez deviné ! "T'as eu quoi comme notes aujourd'hui ?" Il est plus rare d'entendre "Es-tu satisfait de ce que tu as appris aujourd'hui ?" ou encore "Est-ce que tu as mieux compris le monde aujourd'hui ?" As-tu été heureux à l'école aujourd'hui ? L'obsession parentale des notes est le signe d'une mise au second plan de l'être sur l'avoir. L'école sert à réussir à l'école ! Réussir à l'école (avoir une bonne moyenne) sert à avoir un métier qui fera du chiffre.
Absentéisme scolaire : Parmi les indicateurs du bon fonctionnement d'un établissement scolaire, il y a le pourcentage d'absentéisme. Pour réduire l'absentéisme on a envisagé de payer les élèves assidus. Mais assiduité n'est pas intérêt. Le ministre sera satisfait quand l'assiduité augmentera et ne regardera pas l'intérêt des élèves pour l'école. On paiera les élèves pour être assidus, pas pour être attentifs. (François Morel, chronique France-inter du 9-10-2009). Cette préoccupation pour les chiffres pourrait paraître acceptable, sauf qu'elle fonctionne sans se soucier du réel service rendu. Telle marque commerciale préfère vendre de la camelote qui gonflera les ventes grâce à l'obsolescence programmée des articles qui incite à les remplacer rapidement et décevra le client sans dommage concurrentiel, puisque toutes les autres marques font la même chose ; ce qui n'empêche pas certaines d'entre elles de parler de développement durable.

Narcissisme

Votez pour moi : Voici un extrait d'une réelle discussion entre un internaute et son copain webmaster : "j'ai cliqué sur toutes tes pages pour faire tourner le compteur de tes connexions." Tel autre webmaster a mis les mots "pages" et "jaunes" sur sa page d'accueil pour augmenter le nombre des connexions et finit par se convaincre qu'il est le meilleur ! Ces deux cas sont des exemples mêmes du chiffre qui ne fonctionne que pour lui-même ; En effet l'internaute n'a probablement rien appris, mais peu importe ! Ce fonctionnement renforce le narcissisme, mais c'est une illusion. L'audimatophile narcissique qui obtient artificiellement du chiffre, se ment à lui-même.

Motivation extrinsèque

Le chiffre est une motivation extrinsèque, c'est-à-dire que l'individu est motivé par une raison étrangère à l'action entreprise : tel élève ne cherche aucunement à comprendre le monde, mais "uniquement" à avoir une bonne note ; tel professionnel ne cherche pas à rendre un service, mais uniquement à augmenter son salaire.

Coercition

Le salarié, l'élève… ne sont pas seuls en cause dans ce dysfonctionnement. Les chefs d'entreprise, l'Éducation Nationale… incitent leur personnel et leurs usagers à opérer ainsi. La direction privilégie-t-elle l'implication, la motivation (intrinsèque), voire même le plaisir (d'apprendre, de rendre un service…) ? Au contraire, l'individu est-il perçu comme un exécutant ? La coercition est-elle si efficace ? Face à une baisse de production, face à une baisse des notes, le directeur et le maître ont la tentation de la coercition. Cette manière de faire est relativement spontanée : "il ne veut pas faire, on va l'y contraindre". C'est oublier qu'un employé ou élève motivé est très efficace. On a tort de penser plus à la contrainte qu'à la conviction.

Raison de vivre

Une très brève histoire du travail : Au mot travail est associée l'idée du déplaisir. La preuve en est la mobilisation contre le report de l'âge de la retraite. La mobilisation est à la mesure de la démotivation ! Effectivement, 41 ans de chiffres c'est long et peu motivant.
Voici une typologie du travail (du pire au meilleur) :
1) l'esclavage (exploitation), 2) le travail contraint mais rémunéré (exécution), 3) le travail choisi pour sa motivation intrinsèque (satisfaction) . Êtes-vous un esclave, un travailleur contraint ou un passionné ?
En ce début de XXIe siècle, c'est le type 2 qui est le plus fréquent (l'employeur veut faire du chiffre, l'employé gagner des sous). Le travail du futur, sera, espérons-le, un travail choisi par un employé passionné. Vous le voyez, le travail d'aujourd'hui est à mi-chemin entre l'esclavage et le travail de demain.
Le respect du travailleur consiste à ne pas lui demander de fabriquer "aux pièces" de la camelote. C'est lui proposer de faire de la qualité plutôt que du chiffre. C'est créer les conditions pour que chaque employé soit satisfait et fier de son oeuvre.

Le travail de demain

Le chiffre est le grand esclavagiste des temps modernes. Osons souhaiter que demain l'employé travaillera selon ses motivations et convictions, produira de la qualité et non de la quantité. Sa raison de vivre sera le service rendu à la société ou à la clientèle. Le travail de demain sera celui du 3e type. Pour cela il faut en montrer par l'exemple sa plus grande efficacité.

Rémy Gall, 10-2010.

NDLR (11-11-2010) : Catastrophe ! "Les automobilistes roulent moins vite. Les radars font moins de flashs et donc l'argent rentre moins dans les caisses de l'état." Une bonne nouvelle cependant, les recettes lièes au tabagisme augmentent. (Inspiré de France Inter).

Un exemple de perversion du chiffre Émission Envoyé Spécial du 28-02-2013 | Le benchmark ou indicateur chiffré de performance