Déboisement

La forêt : propos contradictoires

"Je ne trouveray pas mauvais qu'ils (les hommes) coupassent les forêts, pourveu qu'ils en plantassent..." (Bernard PALISSY, Recepte véritable, 1563)
Contradiction : "A chaque opposition, on ne regarde pas si elle est juste, mais, à tort ou à raison, comment on s'en défera. Au lieu d'y tendre les bras, nous y tendons les griffes."(Montaigne)
"Nous avons une tendance inconsciente à écarter de notre esprit ce qui va (nous) contredire. Nous allons minimiser ou rejeter les arguments contraires. Nous allons avoir une attention sélective sur ce qui favorise notre idée et une inattention sélective sur ce qui la défavorise." (Edgar MORIN)

Points de vue contradictoires : l'enrésinement | les incendies | les parasites des arbres | les vieux arbres | la tempête | la forêt vierge| la forêt gauloise | l'utilité des forêts | le "poumon" de la planète

1) Contradiction sur l'enrésinement

JULIENNE Robert, Richesses de l'Orne, Delmas, Richesses de la Fce n°34, p.62 :

Avec les résineux à croissance rapide qu'on introduit actuellement par larges taches - sapins de toutes sortes, douglas, mélèzes, épicéas, pins - nos vieux taillis un peu tristes et maigres vont doucement faire place à une mosaïque de futaies vigoureuses et colorées.

Ouest-France, le 28-03-1990, La forêt de Sillé sent le sapin, Polémique entre "Sarthe - Nature - Environnement" et l'ONF :

Si ça continue, la forêt de Sillé-Le-Guillaume va ressembler à un champ de maïs. A Sillé, Mont-st-Jean, on ne reconnaît plus sa forêt. Certes, quand l'ONF déboise, il repeuple. Mais, c'est toujours pour replanter des résineux. Et cette espèce jure dans le paysage. La Sarthe, ce n'est quand même pas les Vosges, non ?

La Forêt Française, Attention aux idées reçues, Kallima, 1995.

"En France, la forêt est surtout résineuse". Faux... Avec 2/3 de feuillus et 1/3 de résineux, la forêt française est principalement feuillue. Les résineux occupent des zones qui leur sont naturelles, en montagne et aussi en plaine où ils occupent les sols les plus ingrats. C'est une caractéristique bien française. La part des résineux atteint 70% en Allemagne, dans les îles Britanniques et au Danemark.


2) Contradiction sur les incendies

COURBOU, Vivre avec le feu, in La Gazette des jardins méditerranéens n°3, juillet-août 1995,

p.1 : Depuis des millions d'années la forêt méditerranéenne brûle. Dès la domestication du feu par l'homme, il s'en est servi pour étendre ses territoires de chasse, de pâturage ou de culture. Plus récemment sont apparus les pyromanes et les incendiaires qui souhaitaient rendre constructibles des zones boisées et se sont développés des feux involontaires liés au développement des lignes électriques ou à l'inconscience de touristes ou de jardiniers.
La forêt sait vivre avec le feu. Ils sont souvent la cause d'un enrichissement biologique des forêts.
La forêt méditerranéenne, depuis les années 50, progresse très rapidement en superficie et en richesse biologique et n'est pas en danger.

Ouest-France, le 07-09-1992, L'État veut punir les incendiaires corses.

p.6 : Paul Quilès s'est déclaré profondément indigné de voir comment on brade le patrimoine national. Pour l'heure, un berger (...) a été inculpé après avoir été pris mardi en train d'allumer un incendie. (...).

15 000 ha, c'est plus que le total de la surface brûlée durant toute l'année 1991 en Corse. (...) Le désert des Agriates, zone de maquis d'une remarquable beauté entre Cap-Corse et Calvi, a été aux 3/4 détruits et présente un paysage lunaire.


3) Contradiction sur les parasites de la forêt

GRIMARD Edmond, L'esprit des plantes, Tours : Mame, 1869. p.316 :

"Le parasitisme est une des monstruosités de la nature. Le végétal parasite n'est pas seulement un oisif, pas seulement un voleur, c'est un assassin... Ces végétaux, pour la plupart, n'ont ni force, ni grandeur, ni beauté. Leurs tissus, généralement mous, décolorés et nauséabonds, témoignent d'une vie anormale et malsaine..."

MANGIN Arthur, Nos ennemis et nos alliés, Tours : Mame, 1870. p.318 :

"Il paraît... que les Scolytes (abhorés des sylviculteurs) ne sont pas aussi coupables qu'on le croît, et Mr Boisduval fait valoir en leur faveur cette circonstance très atténuante que les arbres ne sont attaqués des Scolytes que parce qu'ils sont préalablement malades par une cause ou par une autre... Les Scolytes ne feraient que hâter le trépas ou si l'on veut abréger l'agonie d'arbres dont les jours seraient déjà comptés. Ils rentreraient, en conséquence dans l'utile catégorie des épurateurs...


4) Contradiction sur les vieux arbres

DUPUICH Claude, La plénitude de l'arbre creux, in Science et Nature n°28, décembre 1992, p.19 :

"Ce n'est pas pour rien que les mythes scandinaves font jaillir la fontaine de Jouvence de la cavité d'un chêne (...). Et n'était une certaine forme de rentabilisation des espaces forestiers (ou des considérations esthétiques ou hygyénistes erronées), on les rencontrerait plus souvent au détour des sentiers campagnards ou forestiers. Cette injustice est en passe d'être réparée par l'ONF qui, inspirée par des études récentes montrant le rôle essentiel des arbres creux dans l'élaboration des chaînes trophiques en milieu forestier, envisage de réserver, lors des coupes, quelques-uns d'entre eux pour que les animaux cavernicoles puissent y trouver refuge."

PRÉVÔT Henri, L'économie de la forêt, Aix-en-Provence : Edisud, 1993, p.22 et 210 :

"L'exploitation de la forêt pour utiliser le bois comme matière première fixe le gaz carbonique, beaucoup plus longtemps que de laisser les arbres pourrir ; certes les maisons à ossature bois risquent de brûler, et tout le bois un jour, pourrira. Mais tous les objets que l'on fera en bois, tout le papier que l'on accumule sont autant de façons de stocker le gaz carbonique ; c'est probablement mieux que d'enfouir le bois (...). Lorsque l'industrie utilise des bois de taillis qui n'ont aucuns soins et qui repousseront tout seuls après la coupe, où est le dommage ? Vaut-il mieux que ces bois pourrissent sur pied, ce qui va arriver au million d'hectares qui n'ont pas été touchés depuis 1950 ?"


5) Contradiction sur la forêt vierge

RAUCH François-Antoine, Harmonie hydrovégétale et météorologique, Levrault, 1802 :

"Aussitôt que l'homme a porté sa hache sacrilège, ou la torche guerrière dans les forêts, il a commencé par altérer la chaleur et la fécondité de la Terre, en diminuant le domaine des animaux... en détruisant des végétaux, dans lesquels circulait sans cesse le feu de la vie... L'homme, insensible dans ses destructions, est loin de songer qu'autant de fois qu'il mutile la nature, autant de fois il commet un crime envers sa postérité, dont il diminue les moyens de subsistance."

MANGIN D'OUINCE François, in Des hommes et des forêts, Découvertes Gallimard, 1993 :

p.116 : "Il est un mythe qu'il faut détruire, c'est celui de de la forêt vierge, paradis terrestre où le citadin peut renouer contact avec la nature et se retremper dans ses forces vives. C'est faux, une telle forêt n'est pas accueillante, tout le monde connaît l'enfer vert des forêts équatoriales. Sous nos climats toute forêt livrée à elle-même se dégrade... Constatez que la forêt abandonnée à elle-même ne convient guère à l'homme, le parcours étant perturbateur et dangereux....
Entre les apprentis sorciers de la protection de la Nature et les forestiers héritiers d'une longue expérience, le public n'hésitera pas si on lui dit la vérité."


6) Contradiction sur la forêt gauloise

BLOCH G. (1900)

"Ce qui frappait tout d'abord dans la Gaule, c'était l'immensité des forêts. Elles ont aujourd'hui disparu presque entièrement (...). Une masse profonde, impénétrable et quasi continue (...).

(Les hommes devaient se contenter pour leurs cultures des terres défrichées, qui n'étaient) au Nord surtout que des points dans la masse de végétation sylvestre."

LE GLAY Marcel, La Gaule romanisée, in Georges Duby et Armand Wallon, Histoire de la France rurale : "il me semble que la forêt n'était pas aussi impénétrable qu'on le croyait."

LOT Ferdinand, in Georges Duby et Armand Wallon, Histoire de la France rurale : "Contrairement à un préjugé enraciné, mais sans fondement scientifique, la forêt n'occupait nullement des étendues énormes."

BAILLOUD Gérard, Georges Duby et Armand Wallon, Histoire de la France rurale : "Des défrichements par le feu de grande envergure, certainement antérieurs à -3500 ans et peut-être -4500 sont attestés par la palynologie en Bretagne."


7) Contradiction sur l'utilité des forêts

HALLYNCK (P.) et FERRÉ (A.), Géographie générale, cl. de 6e, Paris, Masson, 1938.

p.309 : " (...) A la place des landes s'étendent des cultures (...), à la place des forêts, des prairies ; la rivière a été canalisée ou coupée par un barrage (...). Depuis 100 ans, l'aspect du globe terrestre s'est plus modifié que pendant les 20 siècles précédents. Ces modifications sont l'oeuvre de la civilisation scientifique et industrielle qui est née en Europe et s'est répandue sur tout le monde."

p.310 : "La civilisation industrielle (...) a essaimé dans le nouveau continent et en Australie, où elle s'est substituée aux civilisations indigènes ; elle a été imitée par les peuples de l'Asie ; enfin, elle s'emploie à exploiter l'Afrique suivant ses méthodes."

COUSIN-DESPRÉAUX Louis, Les leçons de la nature, Lyon : Rusand, 1833. LXIe considération, p.249 :

"C'est sans doute, pendant les rigueurs des hivers, que nous éprouvons bien sensiblement la grande utilité des forêts : elles nous fournissent, dans cette dure saison, une grande provision de bois (...). Le plaisir que nous cause la vue des bois ne seroit-il pas une des fins pour lesquelles ils ont été créés ? Ils sont une des grandes beautés de la nature ; et c'est toujours un défaut dans un pays d'en être dépourvu. (...).

Les forêts, dont les productions nous sont si utiles en hiver, ne nous offrent pas des avantages moins sensibles, dans les ardeurs brûlantes de l'été en procurant à l'homme et aux animaux une fraîcheur aussi salutaire que délicieuse.

Les fruits de ces arbres qu'on appelle stériles, nourrissent une infinité d'insectes, qui servent de pâture à des oiseaux, destinés eux-mêmes à nous fournir des mets exquis : Les baies d'une multitude d'arbres plaisent à la plupart des petits oiseaux (...). Ces fruits, d'ailleurs, sont destinés à conserver les graines qui perpétuent les forêts.

A combien d'animaux les bois n'ont-ils pas été assignés pour demeure ! Ils périroient si les bois n'existoient pas.(...).

Les forêts déterminent les eaux de pluies qu'elles attirent : leur feuillage s'acquitte d'une fonction bien importante encore, en contribuant à la salubrité de l'atmosphère.

Ces arbres que nous appelons stériles, sont peut-être plus utiles pour nous, par leur taille avantageuse, que les arbres fruitiers eux-mêmes. Et c'est ce qui doit d'autant plus nous alarmer sur l'abus qu'on en fait, et qui accélère la destruction."


8) Contradiction sur les effets de la tempête

CASTAINGS Any, Après la tempête, protéger grumes et arbres parasites, in La France agricole, 27 novembre 1987.

"La tempête qui s'est abattue sur l'Ouest de la France dans la nuit du 15 au 16 octobre 1987, a ravagé une partie de la forêt et provoqué d'importants chablis. Ces arbres abattus doivent être protégés contre les ravageurs qui ne manqueront pas de proliférer (...). Les bois abattus sont des proies faciles pour les insectes et les champignons. Ce sont également des foyers d'infection pour les arbres sains restés debout alentour (...). La colonisation se fait des chablis aux arbres affaiblis, puis gagne ensuite les arbres sains. Pour empêcher cette propagation, il faut traiter le chablis ou les vidanger au plus vite.

Tant que les grumes sont en forêt, on se trouve confronté à deux impératifs contradictoires : Pour conserver les bois-matériau, il faut garder l'écorce, or celle-ci attire les insectes.

Pour protéger le peuplement forestier, il faut éliminer les écorces, or les grumes écorcées sèchent plus vite et le bois se fend."

BRENNAN Patrick, Les bienfaits de la tempête, in Grand Air n°7, mars 1993, p.43 :

À quelque chose malheur est bon. La tempête qui a balayé la Grande-Bretagne en octobre 1987 a apporté un renouveau dans les espèces animales et végétales.

L'ouragan qui avait terrassé 15 millions d'arbres en 1987 en Grande-Bretagne a été une catastrophe naturelle salutaire. Une évaluation des experts du Nature Conservancy Council (NCC) et de la Société royale pour la préservation de la nature a permis de constater le renouveau de dizaines d'espèces animales ou végétales menacées ou en voie de disparition dans la région.(...).

L'événement avait été annoncé comme une véritable catastrophe par les habitants de la région, les autorités et la presse. Les scientifiques l'ont appréhendé avec plus de circonspection.(...)

La présence d'un petit hanneton Megapenthes lugens a été relevée dans une région où il n'avait plus été vu depuis 1971. (...)

Renards et blaireaux, lièvres et daims, écureuils et autres rongeurs ont progressivement repris possession de vallonnements qu'ils avaient quelque peu désertés. Les lapins de garenne ont connu un accroissement de population, tandis que les racines des arbres terrassés se repeuplaient de loirs. (...)

Un petit rongeur, le muscardin, a largement profité de l'ouragan de 1987 pour se multiplier, ayant pu se gaver de noix soufflées par le vent et s'abriter dans les ronces et les noisetiers qui ont ressurgi dans les clairières. En fait tous les scientifiques sont d'accord pour constater que les plus gros dégâts liés à cette tempête sont le fait de l'homme, là où il a cherché à éclaircir et à nettoyer.


9) Contradiction sur "le poumon de la planète"

Le Journal des Enfants du 3 mars 1989 :

"Le poumon du monde entier est en train de mourir". (...) si l'Amazonie disparaissait, elle provoquerait des changements climatiques catastrophiques. Cette immense forêt est surnommée le poumon du monde et, si on ne prend pas garde à sa protection, cela risque d'être très grave pour tous".

Le Journal des enfants du 12 février 1988 :

p.2 : "Depuis 20 ans on croit que la forêt amazonienne est le 'poumon de la Planète' (...) Mais une étude menée par les Américains et les Brésiliens semble montrer le contraire. (...) L'étude montre que la forêt amazonienne fabrique plus de gaz carbonique que d'oxygène."

Dossiers et documents, du Journal Le Monde, Juin 1990, numéro 178 p.3 (REBEYROL Yvonne, 15 avril 1989) :

"La forêt tropicale humide serait le poumon de la planète (...). Cette thèse n'a pas de base scientifique (...). Tout milieu naturel en équilibre a un bilan nul... Cette fonction de stockage n'appauvrit l'atmosphère en gaz carbonique que pendant la période de croissance... D'autre part, la forêt tropicale humide est un extraordinaire réservoir de vie animale."


"Nous sommes encore aveugles au problème de la complexité. Cet aveuglement fait partie de notre barbarie... Seule la pensée complexe nous permettrait de civiliser notre connaissance." (MORIN Edgar, Introduction à la pensée complexe, ESF : Paris, 1990.)

1801 : Création des eaux et forêts (France)

Lien externe : Bibliographie et biographie de Jean-Claude Marol, dessinateur

Page créée le 12-10-1997