La complexité

Dans le langage courant, "complexe" est parfois utilisé à la place de "compliqué". Pour comprendre la différence, rien de mieux que des exemples : un ordinateur est compliqué ; un cerveau est complexe. Un bon informaticien comprend tout de son ordinateur. Celui-ci, s'il est bien entretenu, aura un comportement prévisible et sans surprise. Un cerveau ne peut être compris en totalité. On n'est jamais sûr de l'efficacité d'une méthode d'apprentissage sur tous les enfants. L'organisation d'une maison est compliquée, la forêt vierge est complexe. On peut faire l'inventaire de tous les éléments de la première, mais pas de la deuxième, et ceci pour deux raisons liées : le nombre des espèces est très grand et le temps nécessaire à cet inventaire fera qu'entre temps les espèces auront changé. La conscience de la complexité n'est pas confortable, elle déstabilise, car elle provoque en toute logique l'indécision. Seuls les décideurs simplistes ont des certitudes sur les conséquences de leurs décisions. Si les décideurs avaient conscience de la complexité (du monde socio-économique, de l'éducation, des écosystèmes...), ils ne décideraient plus. Vous trouverez sur cette page un extrait de Roger Cans qui illustre bien ce qu'est la complexité.

CANS Roger, La bataille de l'eau, Le Monde Éditions, 1994.

p.134 : "Grâce au barrage d'Assouan, la surface totale des terres arables est passée de 2,4 millions d'ha en 1970 à 2,9 millions en 1990, soit une augmentation de 20% en 20 ans. Et toujours grâce au barrage, certains paysans font trois récoltes par an au lieu d'une.

Les bénéfices pour le Trésor égyptien sont incontestables. En 2 ans de fonctionnement, les 240 millions de livres égyptiennes dépensées (...) ont été remboursées.

Le barrage a aussi permis à l'Égypte de traverser sans trop souffrir une série d'épreuves météorologiques (9 années consécutives de sécheresse, entre 1979 et 1987). (...) Ensuite, le barrage a amorti les effets des inondations exceptionnelles de l'été 1988 qui auraient submerger les récoltes comme au Soudan voisin.

Le bilan écologique est moins brillant. Les limons qui se déposaient tout au long du Nil, pendant la période des hautes eaux sont aujourd'hui retenus dans le lac Nasser. La capacité du barrage se réduit donc d'année en année du fait de l'accumulation des sédiments. Avant la construction du barrage, la Nil déposait chaque année quelques 12 millions de tonnes de limons sur les berges inondées. Un engrais naturel qui ne coûtait rien au Fellah (...). Après 1964, plus de limons. L'eau du barrage décantée pendant son séjour dans le lac, arrive à la canalisation vierge de tout matériau fertilisant. Il a donc fallu compenser par l'apport de quelques 13 000 tonnes d'engrais azotés par an. Des engrais chimiques qu'il faut acheter naturellement.

Le lac Nasser, du fait précisément de son immense surface et de sa situation à une latitude tropicale, perd énormément d'eau par évaporation. (...) En aval du barrage on a en outre creusé des chenaux pour couper dans les méandres du fleuve, afin de faciliter la navigation. De sorte que le cours du Nil a été raccourci de de 376 km sur les 2409 traversant l'Égypte. La précieuse eau descend donc plus vite vers la mer, ce qui est un avantage pour les bateaux, mais un inconvénient pour pour l'agriculture. Le delta lui-même a beaucoup régressé (...) car le Nil ne compense plus l'érosion de la mer par ses apports de sédiments. Des terres gagnées sur le désert d'un côté, d'autres perdues en mer, de l'autre : on ne peut pas gagner sur tous les tableaux.

Quant à la pêche en Méditerranée (...) elle a été réduite de moitié en 4 ans. Les autorités égyptiennes font valoir que cette chute des prises en mer a été largement compensée par le développement de la pêche dans le lac Nasser."

p.132 : "En ravinant la pauvre Éthiopie, les pluies enrichissaient l'Égypte avec un engrais naturel de la meilleure qualité. Après avoir fertilisé les terres, ces eaux limoneuses attiraient les poissons de la Méditerranée vers le delta nourricier, pour le plus grand bonheur des pêcheurs. Oui vraiment l'Égypte avait beaucoup de chance."

"La tolérance n'est pas une concession que je fais à l'autre, c'est la reconnaissance de principe qu'une partie de la vérité m'échappe!" (Je recherche l'auteur de cette phrase qui me plaît beaucoup).
"Tout ce qui est simple est faux, mais tout ce qui ne l'est pas est inutilisable" (Paul Valéry).